Spoliation immobilière en RDC : Une mécanique mafieuse bien huilée (Par Armel Langanda)
En République Démocratique du Congo, la confiscation illégale de terrains s’est muée en système structuré où justice, administration et acteurs politiques s’entremêlent. Derrière chaque parcelle volée, une machine organisée dépouille les citoyens en toute impunité.
Voici comment s’organise cette spoliation devenue endémique. De prime abord, les spoliateurs commencent par cibler les biens les plus vulnérables : parcelles mal protégées, propriétés dont les propriétaires vivent à l’étranger, titres incomplets avec surtout l’absence des certificats d’enregistrement octroyés par les conservateurs des titres immobiliers, retards d’enregistrement ou encore zones périurbaines en pleine expansion. Parfois, ils visent aussi des maisons impeccablement construites, situées dans des quartiers prisés. Une fois cette cartographie clandestine établie, les prédateurs fonciers sélectionnent les cibles les plus faciles à contester.
C’est ensuite que s’ouvre le cœur du système mafieux : la fabrication de faux documents, étape cruciale du dispositif. Jugements et arrêts judiciaires contrefaits, certificats d’enregistrement trafiqués, actes notariés falsifiés, procurations illégitimes attribuant un pouvoir fictif… La panoplie est vaste et soigneusement mise en scène. Ces pièces frauduleuses portent parfois les signatures de magistrats complices ou sont produites sous l’en-tête d’avocats reconnus.
Rien n’est laissé au hasard : des réseaux structurés veillent à ce qu’aucune fuite ne vienne compromettre l’opération. Toute cette mécanique s’appuie sur une complicité profonde entre justice et administration.
Magistrats corrompus validant des jugements falsifiés, agents cadastraux rémunérés pour manipuler les dossiers, officiers de l’état civil achetés, forces de l’ordre prêtes à exécuter des décisions illégales… L’objectif est simple : donner une apparence de légalité à ce qui n’est que prédation.
Les expulsions musclées : la phase d’assaut
Une fois les faux papiers prêts, vient l’étape la plus brutale : le déguerpissement. À l’aube, police et milices armées débarquent pour expulser les occupants. Les scènes sont souvent violentes : destructions de biens, objets personnels jetés à la rue, menaces verbales, pression psychologique et, très fréquemment, violences physiques. Et tout cela sur base de simples réquisitions irrégulières. Cette violence a un double but : chasser les occupants… et décourager toute tentative de résistance.
Reventes express et blanchiment foncier
Une fois les propriétaires dépossédés, les spoliateurs passent à la phase de profit : reventes rapides, locations immédiates, ventes fictives à des prête-noms. Les fonds sont ensuite blanchis via des montages financiers opaques, parfois réinvestis dans d’autres secteurs en RDC ou à l’étranger.
Des familles broyées par une machine judiciaire complice
Les victimes, souvent ruinées et traumatisées, se retrouvent face à une justice qui tourne à vide, voire collabore avec les spoliateurs. Recours ignorés, dossiers égarés, plaintes classées sans suite… Le spectacle est désolant : un État congolais qui semble impuissant ou complice, laissant prospérer la prédation foncière.
L’ancien ministre de la Justice, Me Constant Mutamba aujourd’hui incarcéré avait tenté de s’attaquer à ces réseaux. Son ultimatum de sept jours lancé en avril 2025 avait fortement inquiété les spoliateurs professionnels. Mais son initiative a été brisée net. Selon plusieurs sources, des responsables politiques impliqués dans ces opérations ont œuvré à le neutraliser, fabriquant contre lui un dossier vide, pour sauver leurs intérêts.
Derrière cet ultimatum avorté se cachaient des cas florissants de prédation : terrains agricoles acquis par la force, immeubles revendiqués grâce à de faux actes notariés, parcelles prises de force puis revendues à des prête-noms pour blanchir les profits.
Face à cette industrie du vol foncier, plusieurs pistes reviennent avec insistance chez les experts et défenseurs des droits : une sécurisation urgente des titres fonciers, l’accélération des enregistrements, des sanctions exemplaires contre les magistrats et fonctionnaires impliqués, ou encore la création d’une commission indépendante pour revisiter les cas de spoliation.
Des recommandations, certes, mais qui ne prennent sens que si l’État décide enfin d’y accorder la volonté politique nécessaire. Sur le terrain, la société civile, quelques avocats déterminés et une presse de plus en plus vigilante tentent de documenter ce que d’aucuns décrivent comme « la plus grande prédation silencieuse du pays ». Leurs enquêtes, leurs archives, leurs alertes constituent aujourd’hui la mémoire résistante de ce fléau et, parfois, le seul rempart contre l’effacement judiciaire orchestré.
En exposant les rouages de ce système, une vérité se dégage : connaître les méthodes des spoliateurs, c’est déjà commencer à les désarmer. Reste désormais à savoir si les institutions congolaises accepteront enfin d’affronter ce réseau mafieux qui dévore le pays parcelle après parcelle. Car tant que cette bataille ne sera pas menée, chaque Congolais pourra redouter ce cauchemar devenu banal : voir sa maison disparaître du jour au lendemain.