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A 80 ans, Lutumba Simaro : « je n’ai que six enfants »

Simaro Lutumba

Né le 19 mars 1938 dans la commune de Lingwala (ex-Saint Jean), à Kinshasa à l’époque coloniale, Simon Lutumba Ndomanueno Masiya fête ses 80 ans d’âge sous le signe de reconnaissance au Chef de l’Etat Joseph Kabila qui vient d’instruire à l’autorité urbaine de débaptiser la grande avenue « Mushi » (fief natal de l’artiste) en son nom.

Auteur-compositeur de valeur, maître de la parole et virtuose de la guitare rythmique, cette icône de la rumba a témoigné sa gratitude à la nation entière, au cours d’un entretien accordé à TIMES.CD. Cet homme aux proverbes difficiles devenu « Poète » de la musique africaine a profité de l’occasion pour confirmer son abandon à la guitare qu’il a joué pendant plus de 60 ans de carrière glorieuse. Interview.

Jordache Djala

Lutumba Simaro répondant aux questions de Jordache Djala, journaliste de TIMES.CD

Pourquoi voulez-vous abandonner la guitare ?

Lutumba Simaro : Depuis l’année 2000, je souffre des douleurs de jambes qui ne me permettent plus de me tenir longtemps sur scène. Je viens aussi d’atteindre l’âge de la retraite. C’est-à-dire, il est maintenant temps pour que je commence à survivre grâce à ce que j’avais semé. Que tout celui qui sait que j’ai semé en lui, me donne à manger. Qu’il me gratifie et me procure la joie de célébrer avec faste cet anniversaire. Car, je ne fêterai pas deux fois les 80 ans. C’est aussi une occasion de célébrer le jubilé d’or de ma carrière artistique après 60 ans dans cette profession de musicien. Je pense que l’heure a sonné pour que je me retire de la scène musicale. D’où, j’attends remettre officiellement ma dernière guitare au Chef de l’Etat Joseph Kabila qui, à son tour, va la déposer au musée national. D’ailleurs, je le remercie beaucoup pour avoir instruit que l’avenue Mushi soit débaptisée à mon nom. Cette reconnaissance nationale vaut mieux que de l’Or. C’est un grand honneur et souvenir éternel de ma vie et de mes fans. Je pense que ma mission est accomplie. Il revient maintenant à Dieu de décider le jour où il va récupérer mon âme. Souvenez-vous dans une de mes chansons, « Mabele », j’avais dit ceci : le jour où je mourrai, que le pays puisse prendre ma photo afin d’y faire construire un monument. Comme ça lorsque que l’étranger viendra de passage, vous lui direz qui j’étais. Je suis très flatté et très heureux pour le soutien du président de la République.

Simaro & Bobenga

Les deux monuments vivants de la rumba congolaise, Lutumba et Jeannot Bombenga

Qui vous a appris à jouer à la guitare ? Et avez-vous aussi formé quelqu’un de votre côté ?

LS: Je me souviens encore de mon encadreur, papa Jeannot, qui fut un ancien combattant. On habitait sur la même avenue à Saint Jean. Malheureusement, j’ai perdu ses traces. Il faut dire que j’ai connu mon premier essor comme jeune talent en 1958 lors d’un concours de musique organisé par une brasserie à l’époque au Parc De Boeck (actuel jardin Botanique de Kinshasa ndlr). Par ailleurs, j’ai aussi encadré beaucoup de mes collègues venus de Lubumbashi comme Kwami, Mujos. Au niveau de ma famille, j’ai formé aussi mon fils Robert Lutumba qui vit à Londres. Il joue très bien à la guitare.

Combien d’enfants avez-vous ?

LS : J’ai connu le succès de toute sorte. La gloire dans la musique se fait beaucoup plus sentir avec les femmes qui nous suivent. J’ai vécu avec des femmes dans la musique, mais le plus important était de se contrôler. J’avais la maîtrise en surmontant parfois mes sentiments devant n’importe quelle femme qui se présentait devant moi. Mais, ce n’était pas facile. Les yeux peuvent beau regarder et contempler des merveilles créatures, mais seul le cœur a la dernière décision pour pousser à l’homme à l’action. Donc, il faut faire attention aux yeux ! Que le monde retienne que j’ai six enfants dont trois filles et trois garçons. Bien qu’ils ne soient pas tous d’une même mère. J’ai toujours béni Dieu qui m’a fait grâce d’avoir une bonne femme. Elle a pris le soin d’élever tous ces enfants dans la famille. Je cite maman Kelani. Donc, le jour où je mourais, n’acceptait pas qu’un autre enfant vienne vous dire qu’il est aussi fils de papa Lutumba. Je le dis haut et fort pendant que je suis encore vivant. Je n’ai que six enfants.

Quel héritage avez-vous laissé à la jeune génération de la musique congolaise ?

LS: Je suis un passionné de mon art, un éducateur de la société, un être inspiré qui adore les phrases languissantes. Car, le fondement d’une chanson est d’abord le texte et la parole, au-delà des mélodies. Que les jeunes cultivent l’amour et la solidarité entre eux. Pour savoir bien s’habiller, il faut bien convoiter l’autre. J’ai pratiquement tout chanté sur le plan thématique et sur le plan rythmique, il y en a parmi les jeunes guitaristes accompagnateurs qui sont de l’école de Simaro. Eux-mêmes le savent ! Toutefois, ils n’ont qu’à se référer à mes œuvres et ils vont bien s’améliorer. Que nos enfants qui viennent dans la musique s’inspirent de moi par rapport à tout ce que je fais. Qu’ils prennent surtout le côté positif et laissent tout ce qui est négatif. Car, je ne suis qu’un humain. « Muana oyo atunaka aliaka niama ya ekila te » (proverbe du Poète Lutumba, comme pour dire qu’un enfant curieux et attentionné évite de manger une viande interdite).

Quel est votre souhait le plus ardent pour la musique congolaise après 60 ans de carrière ?

LS : Qui va écrire sur Papa Lutumba ? Cette question doit vous interpeller, jeunesse. Mon cœur me fait très mal lorsque je vois les étrangers écrire sur la musique congolaise en leur manière. Tant bien que mal ! Ils ne l’écriront jamais mieux que Vous. Je suis encore vivant ! Venez ma porte est grandement ouverte. Le saviez-vous que je suis le premier musicien congolais à avoir réalisé un clip vidéo et diffusé sur les antennes de la chaîne nationale ? Aujourd’hui, je déplore ce que nos télévisions nous balancent nuit et jour. Et pis, on diffuse tantôt des choses insupportables que moi, parent, ai du mal à regarder avec mes beaux-fils, mes enfants ou petit-fils en famille. Vraiment, je regrette de voir les sottises qui passent dans les médias. Les chaînes de télévisions ont tendance à faire croire que la musique congolaise a commencé avec la génération actuelle de musiciens, ignorant parfois ce que nous avions fait. Or, la musique ancienne n’existe pas. Même dans le gospel, il ne crée rien de nouveau. Dans leurs chansons, on y retrouve les sons et mélodies de guitare de Lutumba ou encore la voix de Madilu…L’histoire est têtue !

Simaro

Les journalistes chroniqueuses de musique postant avec le poète Simaro

Qu’est-ce qui est prévu pour célébrer dignement ce double anniversaire ?

LS : Le 23 mars en la salle Showbuzz en face de l’ex-société Utexafrica, j’invite les officiels, le public sélect ainsi que mes collègues artistes, tous ceux qui aiment papa Lutumba de venir nombreux célébrer avec moi. C’est une soirée inédite qui est organisée par l’agence Divo de Deo Kasongo. Puisqu’il est expérimenté dans l’organisation de ce type d’évènements de grande envergure, il a pris certainement des dispositions nécessaires pour que la fête soit totale. Il y aura tant de surprises ce jour-là, avec beaucoup d’invités de marque. Car, je ne fêterai pas seul. Beaucoup d’autres vedettes, toute génération confondue, ont donné leur quitus pour communier autour de mes 80 ans. Il y a Manda Chante et Koffi Olomidé qui ont déjà choisi leur titres parmi mes chansons qu’ils vont interpréter sur scène dans la salle. Venez nombreux souffler et vivre les derniers temps avec votre artiste qui vous dit au recevoir. Parce que je ne vais plus gratter à ma guitare.

Propos recueillis par Jordache Diala/TIMES.CD

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